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Protection des enfants sur YouTube : quelles avancées ?

Communiqué

Mis à jour le 29.07.2022

À l’heure où les plateformes numériques sont considérées comme le lieu privilégié en termes de consommation de contenus numériques, quelles sont les avancées en matière de protection des mineurs, consommateurs de ces contenus ?

« Si l’essentiel c’est l’acteur, l’important c’est le spectateur ». Cette citation permet à elle seule d’entrevoir certains enjeux qui se posent en matière de protection des enfants sur internet.

En effet, si la loi du 19 octobre 2020 a permis de progresser en la matière en encadrant l’activité des enfants de moins de 16 ans sur les plateformes en ligne, cette loi se prononce uniquement sur la protection des enfants créateurs de contenus. Or à l’opposé de l’enfant créateur de contenu se trouve l’enfant spectateur, consommateur de ces contenus.

De récentes études ont démontré que les plateformes proposant des contenus en ligne, à l’image de YouTube, étaient désormais considérées comme des lieux privilégiés par les mineurs. La vidéo la plus visionnée de l’histoire de YouTube, qui n’est autre qu’un clip musical pour enfant, témoigne de cette attirance des plus jeunes pour les contenus en ligne. À l’inverse, les programmes télévisés sont de plus en plus désertés.

Ce délaissement des chaînes de télévision, au profit de ces contenus en ligne, conduit à certaines interrogations. En effet, si l’on sait que la législation impose aux programmes télévisés des restrictions en matière de publicité, les règles imposées à ces plateformes sont encore dans ce domaine à leurs prémices et généralement peu protectrices envers ces jeunes consommateurs. Pourtant, ces derniers mériteraient d’être spécifiquement protégés en tant que consommateurs particulièrement influençables.

On le sait, les plateformes numériques telles que YouTube attirent de plus en plus les marques et autres annonceurs. Ceux-ci n’hésitent plus à conclure régulièrement des contrats de partenariats et autres collaborations avec les créateurs de contenus dans le seul but de faire la promotion de leurs produits et services. Les contenus à destination des enfants ne sont pas épargnés par ces techniques de marketing. Près de 95 % des vidéos destinées aux enfants seraient accompagnées de publicités. Or ce genre de vidéos est néfaste pour les jeunes enfants incapables à leur âge, selon les spécialistes de la petite enfance, de reconnaître une publicité.

De plus, s’il existe bien une obligation pour les créateurs de contenus de mentionner leurs partenariats et collaborations avec une marque8, cela ne règle en rien la question de la protection des plus jeunes contre l’influence de la publicité. Le seul fait de mentionner l’existence d’un partenariat ou d’une collaboration ne permet pas en soi de lutter contre l’influence directe de la publicité sur ces jeunes enfants.

Pointée du doigt comme étant une plateforme propice à l’influence néfaste de la publicité déguisée, YouTube a récemment fait l’objet de plusieurs plaintes. Face à ces critiques et procédures à son encontre, la filiale de Google a décidé de prendre plusieurs mesures destinées à renforcer la protection des plus jeunes par rapport aux contenus accessibles sur la plateforme.

En premier lieu, la plateforme impose désormais à tous les créateurs de contenus d’identifier le public visé (I). En second lieu, la création de YouTube Kids, une plateforme spécialisée et uniquement dédiée aux plus jeunes, nous apparaît comme étant une avancée significative (II).

Nous reviendrons successivement sur ces deux points.

I – L’obligation d’identifier le public visé

La première avancée qui mérite d’être soulignée est relative à l’identification du public concerné par le contenu publié. Depuis la fin de l’année 2020, YouTube impose en effet à tout créateur de contenu d’identifier le public ciblé par le contenu proposé.

Un contexte particulier. Cette obligation fait suite à la condamnation de la plateforme au paiement d’une amende record de 170 millions de dollars pour ne pas avoir demandé le consentement des parents sur la collecte des données des enfants sur la plateforme.

En 2018, pas moins de 23 organisations de défense des droits numériques et de protection de l’enfance avaient déposé plainte auprès de la Federal Trade Commission (FTC) en accusant la plateforme de collecter les informations personnelles de mineurs, sans autorisation des parents, et de s’en servir pour permettre de diffuser de la publicité ciblée. Or cette pratique contrevenait, selon ces associations, à la loi COPPA qui interdit la collecte et l’utilisation commerciale de données des enfants de moins de 13 ans, sans l’accord explicite des parents.

En vertu de l’accord conclu entre YouTube et la FTC, la plateforme impose désormais à tous les créateurs de contenus d’identifier le public concerné suivant qu’il s’agisse d’un contenu conçu ou non pour les enfants.

Les contenus conçus pour les enfants. Sont ainsi considérés comme des contenus conçus pour des enfants, d’une part, les contenus dont l’audience principale est constituée d’enfants, et, d’autre part, les vidéos dont les enfants n’en sont pas l’audience principale, mais qui s’adressent toutefois à ces derniers car incluant « des acteurs, des personnages, des activités, des jeux, des chansons, des histoires, ou d’autres éléments qui démontrent une intention de cibler un public enfantin ».

L’on constate donc que le champ visé est assez large. Celui-ci permet d’englober un certain nombre de vidéos, notamment celles dont l’audience n’est pas forcément représentative, mais dont le contenu évoque quand même un contenu à destination des enfants.

Cette obligation d’identifier le public ciblé par les publications permet ainsi d’opérer un premier tri. En outre, et afin de favoriser la protection des plus jeunes, le site d’hébergement de vidéos a lancé, en parallèle, une nouvelle plateforme spécifiquement conçue pour les enfants.

A – La création d’une plateforme spécifique

Créée en 2015, la plateforme YouTube Kids est décrite comme étant une application « dédiée et adaptée aux enfants » leur permettant d’accéder à des contenus en ligne sécurisés.

L’application propose à cet effet divers mécanismes protecteurs destinés à contrôler le contenu mis à disposition des plus jeunes (1). Pour autant, si ces mécanismes apparaissent effectivement comme étant des avancées en matière de protection des plus jeunes, YouTube Kids reste malheureusement une plateforme seulement proposée aux créateurs de contenus et non imposée (2). Ce dernier point nous conduit dès lors à nous interroger sur la réelle effectivité de cette création.

1 – Des mécanismes protecteurs

Pensée comme étant une plateforme à destination et conçue pour les enfants, YouTube Kids présente différents mécanismes protecteurs spécifiquement mis en place sur l’application.

L’espace commentaire supprimé. Au titre de ces mécanismes, l’on peut ainsi relever la suppression de l’espace commentaire. Celui-ci, à la différence de la plateforme classique, n’existe pas sur YouTube Kids.

Si l’espace commentaire peut être l’occasion pour les abonnés de partager leurs opinions avec leurs créateurs de contenu préférés, il est malheureusement devenu le lieu régulier d’attaques diverses (insultes, commentaires déplacés sur le physique, sur le contenu, harcèlement en ligne). Les plus jeunes n’échappent pas à ces déferlements de critiques, voire de haine, comme en témoignent certaines affaires.

La suppression de l’espace commentaire témoigne donc d’une volonté de protéger au mieux les plus jeunes contre des commentaires inappropriés et plus généralement contre toute forme de harcèlement ou de violence pouvant se manifester par ce biais.

Un contenu contrôlé et adapté. L’on peut également souligner le fait que la plateforme a entendu mettre en place de nombreuses options permettant aux parents de contrôler le contenu mis à disposition des plus jeunes.

Lors de l’inscription sur la plateforme, il est demandé aux parents de configurer l’application en choisissant une catégorie basée sur l’âge. Trois catégories sont ainsi proposées :

  • l’enfant de 4 ans et moins, dite catégorie des « tout-petits » ;
  • l’enfant de 5 à 8 ans, dite catégorie des « petits » ;
  • l’enfant de 9 à 12 ans, dite catégorie des « plus-grands ».

    Ces catégories ont pour but d’adapter au mieux le contenu proposé à l’âge de l’enfant. En fonction de la catégorie choisie, le contenu proposé pourra être différent et adapté. Par exemple, s’il est possible de proposer des contenus portant sur des sujets d’éducation sexuelle tels que la puberté ou la reproduction dans la catégorie « des plus grands », ces contenus ne sont pas tolérés dans les deux autres catégories. De même, s’il est possible de proposer des vidéos avec des avis sur des produits de beauté, des tutoriels de maquillage adaptés à l’âge des spectateurs dans les catégories des « plus grands et des petits », ces contenus sont totalement exclus dans la catégorie des « tout-petits ».

À la différence de la plateforme classique qui propose des contenus, en principe, à destination de tous, sans imposer de filtres suivant les âges, YouTube Kids opère un réel tri des contenus en fonction de l’âge des spectateurs.

L’exclusion des contenus comprenant des éléments commerciaux. Enfin, en matière de publicité plus spécifiquement, la plateforme a interdit toute forme de vidéos comprenant des éléments commerciaux.

Sont notamment visés les fameux placements de produits publicitaires qui sont aujourd’hui devenus légion sur les plateformes numériques et autres réseaux sociaux.

Le règlement de la plateforme précise ainsi que les vidéos qui incluraient des placements de produits rémunérés ou des promotions sont interdites et que ces vidéos seraient supprimées de l’application. Certains exemples, guidés par les recommandations de la FTC, sont donnés pour illustrer ces éléments commerciaux. Le fait d’inciter directement les spectateurs à acheter un produit, les vidéos axées sur l’emballage ou le déballage de produits, l’incitation à la consommation ou à l’accumulation excessive de produits sont des contenus entrant dans cette catégorie et donc susceptibles d’être interdits.

Cette interdiction fait également suite à diverses dénonciations. En 2015, la plateforme était accusée de mélanger divertissement et publicité en proposant des chaînes officielles de marques comme McDonald’s, Barbie ou Fisher Price. En août 2019, l’organisme indépendant de surveillance publicitaire, Truth in Advertising, adressait une plainte auprès de la FTC en évoquant les dangers que pouvaient représenter les chaînes YouTube présentant des contenus conçus pour les enfants et dans lesquelles les contenus commerciaux étaient autorisés, voire encouragés.

En effet, de nombreuses chaînes pour enfants sont surtout connues pour proposer ce type de contenus. Par exemple, les vidéos « unboxing » ou « haul » sont extrêmement fréquentes sur les chaînes pour enfants. Ces anglicismes désignent des types de vidéos publiées sur internet, dans lesquelles une personne se filme en train de déballer et de présenter des produits reçus ou achetés. Ces vidéos sont devenues virales sur la plateforme YouTube. Depuis 2020, l’on estime ainsi que le nombre de vidéos YouTube, mentionnant le terme « unboxing », aurait augmenté de 871 % et que le phénomène aurait généré plus d’1,1 milliard de vues.

Ces présentations de produits représentent une part considérable des contenus à destination des enfants. En termes de nombre de vidéos publiées sur YouTube, les contenus présentant, par exemple, des déballages d’œufs en chocolats ou d’œufs surprises de célèbres marques telles que Kinder ou Disney représenteraient plus de 10 millions de résultats. Certaines de ces vidéos généreraient entre 500 et 600 millions de vues. L’ampleur du phénomène est donc bien réelle.

En outre, ce type de contenus, très apprécié à la fois par les enfants et par les parents, permet de générer des revenus astronomiques. Quelques chiffres permettent de se convaincre de l’influence marketing de ce type de vidéos. Selon le magazine Forbes, le YouTubeur Ryan Kaji, âgé de seulement 9 ans et connu pour ses vidéos présentant des jouets, arrivait en 2020 à la première place des YouTubeurs les mieux payés au monde. Ce dernier aurait enregistré plus de 29,5 millions de dollars et 1,2 milliard de vues entre 2019 et 2020. La YouTubeuse Nastya, âgée de 7 ans, arrivait quant à elle à la septième place avec plus de 107 millions d’abonnés et 28 millions de dollars engrangés par sa chaîne dont plusieurs contenus ont été parrainés par des marques telles que Danone ou Legoland.

En France, des chaînes à l’image de Swan et Néo, Démo Jouets ou Studio Bubble Tea comptent des millions d’abonnés et présentent régulièrement des vidéos de déballages et présentation de jouets ou autres produits susceptibles d’inciter les plus jeunes à consommer.

Le 13 octobre dernier, l’association UFC-Que-Choisir déposait d’ailleurs une plainte pour pratique commerciale trompeuse à l’encontre de la chaîne de fast food, McDonald’s France. Selon l’association, McDonald’s se rendrait coupable de publicité dissimulée. L’enseigne aurait discrètement conclu des contrats de partenariats avec de jeunes youtubeurs pour inciter leurs abonnés à consommer des produits de l’enseigne. L’on verrait notamment, dans certaines vidéos, ces jeunes vidéastes faire semblant d’ouvrir leur propre restaurant à domicile en présentant des produits uniquement estampillés « McDo », déballer des colis surprises « Happy Meal », le tout en remerciant généreusement la marque.

L’on perçoit ainsi que ces chaînes pour enfants peuvent également être le canal de diffusion de publicités plus ou moins déguisées et que cette forme de diffusion de contenus commerciaux n’est pas réservée aux seules chaînes d’influenceurs présentant des vidéos pour un public plus âgé.

Cette interdiction des contenus commerciaux sur la plateforme YouTube Kids est donc la bienvenue, d’autant que, en comparaison, l’interdiction de la publicité dans les programmes télévisés destinés aux enfants est effective depuis plusieurs années.

Une avancée suffisante ? À première vue, cette restriction semble être une avancée significative en matière de protection des plus jeunes contre l’influence de la publicité sur internet. Pour autant, l’on peut se demander si l’application YouTube Kids permet réellement de protéger les plus jeunes ? En effet, l’absence d’obligation de publier les contenus à destination des enfants uniquement sur cette plateforme spécifique nous conduit à nous interroger sur l’effectivité d’une telle création.

B – Une plateforme seulement proposée

L’absence d’obligation de publier sur YouTube Kids. À l’heure actuelle, il n’existe aucune obligation pour les créateurs de contenus conçus pour des enfants de publier leurs vidéos sur YouTube Kids. En d’autres termes, la plateforme est seulement proposée comme étant une alternative plus protectrice des plus jeunes, mais n’est en rien obligatoire. Or cette absence d’obligation est problématique.

Les restrictions posées par YouTube Kids, et notamment l’interdiction de proposer des contenus à vocation commerciale, risquent de bouleverser le modèle économique sur lequel sont basées de nombreuses chaînes pour enfants.

Il n’est plus étonnant d’affirmer aujourd’hui que nombreux sont les créateurs de contenus à percevoir régulièrement des rémunérations à la suite de placements de produits ou autres collaborations avec des marques dont ils sont chargés de faire la promotion sur leurs chaînes. Cette pratique est courante. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs fait de cette activité de créateur de contenu leur métier et leur principale source de revenus.

Les chaînes pour enfants n’échappent pas à cette tendance. Par exemple, le créateur de la chaîne française Studio Bubble Tea n’a pas hésité à avouer qu’il avait choisi de quitter son emploi pour se consacrer pleinement à la chaîne qu’il anime avec ses deux filles, âgées respectivement de 4 et de 9 ans. En 2018, la chaîne aurait rapporté près de 10 000 à 50 000 € par mois à son créateur.

Rendre la plateforme obligatoire ? Ces restrictions pourraient donc inciter les créateurs de contenu, généralement les parents, à délaisser YouTube Kids au profit de la plateforme classique qui permet, quant à elle, de publier ce genre de vidéos à vocation commerciale.

De même, l’on peut également se demander si certains parents ne seraient pas tentés d’ouvrir une chaîne personnelle en « partageant » seulement l’écran avec leurs enfants. Cette crainte avait déjà été formulée à propos de la loi du 19 octobre 2020. Cette loi évoque en effet les chaînes dont l’enfant est « le sujet principal », ce qui exclut tous les enfants qui apparaissent seulement dans le contenu de leurs parents influenceurs ; ceux qui partagent seulement l’écran sans être le sujet principal des contenus publiés. Or ce cas mériterait également d’être pris en considération, notamment lorsque l’on sait que les vidéos YouTube dans lesquelles apparaissent des enfants de moins de 13 ans enregistrent trois fois plus de vues que des vidéos ne montrant aucun enfant.

L’on peut dès lors se demander s’il ne serait pas nécessaire d’obliger toute personne créant du contenu à destination des enfants de publier uniquement sur YouTube Kids. C’est-à-dire de publier les vidéos sur une plateforme où les règles ont justement été pensées et adaptées, par essence, pour protéger les enfants.

Cette obligation concrétiserait en outre l’obligation qu’ont les créateurs de contenus d’identifier le public concerné. En effet, à partir du moment où la plateforme YouTube impose à ses créateurs d’identifier si le contenu est à destination des enfants, pourquoi ne pas poursuivre le but de cette identification en obligeant les créateurs à publier uniquement sur la plateforme dédiée aux plus jeunes ? Cette première étape d’identification permettrait ainsi d’opérer un vrai tri en séparant nettement les contenus sur les deux plateformes.

Une volonté affirmée de protéger les plus jeunes. Pour contrer l’éventuel délaissement de cette plateforme dédiée aux enfants, YouTube a d’ailleurs récemment décidé de renforcer drastiquement sa politique. La plateforme a indiqué à chaque créateur de contenu, par le biais d’un mail, que cette dernière ne diffusera désormais plus d’annonces personnalisées sur les vidéos désignées comme étant conçues pour les enfants.

Cette annonce a eu l’effet escompté. De nombreux parents, créateurs de contenus pour enfants, ont annoncé être très inquiets par rapport à la nouvelle politique de YouTube35. Certains ont explicité le fait qu’ils devraient peut-être trouver, à l’avenir, « une autre source de revenus ». Ainsi, que ce soit sur la plateforme classique ou sur celle dédiée aux enfants, l’on perçoit, de la part de YouTube, une certaine volonté en faveur d’un renforcement de la protection des enfants contre l’influence de la publicité. Bien que largement perfectibles, ces avancées nous semblent ainsi être assez importantes pour être soulignées et encouragées.

Isabelle Boismery, docteur en droit privé de l’université de La Réunion
En partenariat avec Actu-juridique 

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